Rechercher

Se désaligner pour se désaliéner

Dernière mise à jour : 31 juil.

Mon père m’a enseigné, bien malgré lui, que pour garder son droit chemin dans la vie il fallait oser penser désaligné. Il était un homme différent qui avait la capacité de lire un roman en entier sans jamais tourner la page. Bien installé dans son hamac au jardin, il fixait une page d’un de ses thrillers anglophones préférés, idéalement écrit par Stephen King, publié dans une édition bon marché et décoré de traces de vie à odeur de café, de tabac et de bière. Il avait cette capacité unique de transpercer du regard cette dite page afin d’en extraire l’essentiel du roman au détail près. À entendre mon père, cette même page devenait la source fertile de multiples histoires.

J’en suis venue à comprendre que ce qui se déroulait dans la tête de mon papa était clairement différent des autres têtes. Il m’avait enseigné, entre autres, que c’était bien plus amusant de lire une histoire de façon désorganisée, en commençant par la fin et en mélangeant les chapitres, pouvant ainsi m’inventer de multiples possibilités à chacune de mes lectures en reconstituant l’histoire dans l’ordre qui me convenait. A quoi bon suivre le parcours linéaire proposé lorsque l’on peut y mettre un peu de folie et d’incertitude?


À l’époque de ma pré-adolescence, nous habitions au deuxième étage du duplex de ma tante, à Tétreaultville. Un soir, elle est débarquée à la maison affolée en demandant à son frère un peu d’aide masculine. Sa fille, à l’aube de son adolescence, refusait de rentrer à la maison préférant passer sa nuit au parc en compagnie de garçons peu fréquentables. Il faut comprendre le contexte de l’époque afin de saisir l’émotion du moment, cette mère de deux enfants était récemment devenue veuve en découvrant le corps de son mari, la vie lui défilant des poignets, submergé dans un bain d’hémoglobine. S’arracher à la vie afin de soulager une souffrance intérieure avait été son choix, laissant femme et adolescents dans l’incompréhension. Il était effectivement triste cet oncle. Sous le choc, les deux adolescents le cœur chargé de douleur avaient trouvé comme exutoire la colère qui commençait à prendre la tournure d’une révolte.


Mon père, dans son mystère habituel, regardant sans un mot sa sœur, lui a fait signe de retourner chez elle: il s’occuperait de la situation. Il est parti dans sa chambre pour revenir le corps nu, le moineau à peine recouvert d’un mini speedo en lycra fluorescent, un casque de bain exposant ses grandes oreilles décollées, un masque de plongée avec tuba, des palmes aux pieds et mon grand filet à papillons dans les mains. Sans le mot, il est sorti de la maison le pas confiant. Ma sœur et moi suivions de loin l’homme-grenouille qui traversait le grand boulevard, dans l’est de Montréal, sans se soucier de la pluie de regards perplexes qui commençait à perler autour de nous.


Arrivés au parc, on apercevait au loin un regroupement de jeunes adolescents semblant plus âgés que ma cousine; cet attroupement principalement masculin encerclait, les quelques jolies filles présentes qui exposaient leurs attraits immatures de femmes dans un nuage de phéromones. L’homme-grenouille fit éclater ce nuage olfactif d’un pas solide pour y atteindre le centre. Il se donna un élan. Dans un mouvement gracieux, il projeta le grand filet à papillons sur la tête de ma cousine et l’emprisonna. Mon père n’eût besoin de prononcer que ces quelques mots afin de transformer cette chenillette en un gros papillon rougeâtre de honte qui s’envola immédiatement vers la maison. Il lui dit : " avowye à maison" !


Je soupçonne un déséquilibre cérébral chez mon père lui permettant de percevoir le monde à travers une paire de lunettes appartenant principalement à son hémisphère droit. Cette pensée désalignée donnant un filtre arc-en-ciel au quotidien s’apparente étrangement à notre logique tissulaire. Il m’arrive effectivement régulièrement de rencontrer "l’homme-grenouille" se promenant librement dans votre corps. Proposant un chemin de guérison qui semble à première vue hurluberlu, passant des orteils aux oreilles pour soulager un mal de tête. Cette proposition au caractère peu probable, qui vient nous confondre les méninges, est l’exemple idéal des sauts de batraciens que peuvent accomplir vos structures à la recherche d’un équilibre précaire.


À l’instant où vous me raconter que tout va très bien dans votre vie alors que le décès de votre chat ne vous dérange pas tant et que ça vous arrange que votre conjointe ne vous propose plus de faire l’amour car votre travail vous passionne tellement que vous avez choisi de vous y investir 90 heures par semaines, je m’efforce de vous écouter sans jugement car, au même moment, votre corps me raconte une histoire souvent bien différente parsemée d’inconforts physiques et psychiques.



Ce fil décousu entre votre tête et vos tissus me ramène aux romans de mon enfance. Je révise alors vos chapitres entremêlés, un par un, à la recherche de la cohérence qui, je l’espère, permettra à votre conscience… de prendre conscience! Se rendre compte que l’aspect rationnel de notre esprit peut vous mener en carrousel. Prenant l’allure d’un sabotage, ce manque de cohérence de notre nous-même semble répondre à un besoin plus grand qu’un simple déni de la réalité. Mais à quoi sert donc cette twist cérébrale?


Selon le Larousse, se désaliéner serait de "libérer quelqu’un de l’aliénation, le rendre libre ou indépendant par rapport aux contraintes qui tendent à l’asservir". Se désaligner pour se désaliéner est peut-être la solution.


Cherchez la cohérence dans l’embrouillamini de son existence.

Ge DR.

291 vues1 commentaire

Posts récents

Voir tout