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La perception de la douleur


Nous sommes au Pérou, aux frontières des montagnes dans la ville d’Arequipa, entourés par des collègues ostéopathes, nous tenons une clinique de soins improvisée dans le cadre d’une mission humanitaire. Durant nos longues journées, nous recevons des « locaux » à la recherche d’un soulagement dans ce contexte social où l’accès médical à tous est un leurre. Les soldats, eux, ont leurs hôpitaux, les membres du gouvernement ont accès à des médecins attitrés, les plus riches peuvent s’offrir de la médecine privée mais le peuple, lui, doit se débrouiller sans médecine, il vient donc nous consulter.


La journée est longue et plus les heures avancent, plus mon sentiment d’impuissance qui frôle l’incompétence grandit. Ma dernière consultation : un homme qui, sous ses vêtements, découvre une plaie purulente, qui expose son intérieur, où à chaque expiration une coulée de pue odorante se déverse sur mes mains. Il m’explique qu’il change son pansement chaque jour et qu’il a vu un médecin par chance mais il y a longtemps, trop longtemps, et qu’il ne peut rien faire de plus. La journée est, honnêtement, pénible.


Je suis sur mon départ, exténuée quand j’aperçois un bonsaï de femme, entortillée autour d’un bâton de marche qui se tient au seuil de la porte. Je n’arrive pas à déterminer si c’est le bâton qui tient la femme, ou la femme qui le tient, mais encore moins à comprendre qui est le plus âgé des deux. Perplexe, je l’invite à entrer et à s’allonger sur ma table de soin. Limitées par la barrière de nos langages respectifs, nous accueillons ce silence qui s'installe. Je déduis rapidement que l’allonger sera impossible ; avec l’aide de mes collègues, qui viennent à la rescousse, nous l’installons en boule soutenue par toutes les couvertures, coussins et livres que nous dénichons rapidement sous la main. En équilibre sur la table, pliée comme un fœtus, je commence l’évaluation de ce corps. Sous les multiples couches de vêtements, je finis par trouver son bassin et à la palpation je n’y comprends plus rien. Aucun des repères osseux que l’on m’a enseignés à l’école s’y retrouve. L’anatomie universelle du pelvis expliquée dans les plus grands ouvrages ne correspond aucunement à ce qui se trouve sous mes mains. Sans repère et perplexe, je continue ce qui devient une quête archéologique plutôt qu’une évaluation ostéopathique pour finalement découvrir une nouvelle organisation mécanique fonctionnelle mais complètement atypique et même improbable. Après sept années et demie d’études portant sur l’anatomie, je me retrouve en un tournemain une néophyte sur le sujet.


Ce que j’identifie comme des têtes fémorales, les os de ses hanches, semblent disloquées antérieurement, son fémur, l’os de sa cuisse, prend la forme d’un grand « S » signe de multiples fractures, et sa colonne vertébrale défie la gravité en s’entortillant sur elle-même. Je rappelle que cette femme se tenait debout quelques instants au paravent !


Un traducteur approche afin de me transmettre l’histoire de cette femme, elle a entendu parler de nous l’année précédente mais n’a pu venir uniquement que cette année à notre rencontre. Pour y arriver, elle a dû traverser les montagnes qui séparent son village de notre camp. Malgré ce périple de trois jours de marche, elle ne souffre que d’uniques raideurs à ses articulations, des symptômes d’arthrite dans nos mots modernes.


Enfant, en traversant la route, un camion l’a percutée. Les habitants l’ont alors ramassée, un morceau à la fois, pour former une grosse boule de pièces sanglantes qu’ils déposèrent dans un lit. Les années passèrent avec ce berceau comme unique univers. Comme un arbre pris entre une clôture et un mur, son squelette se ramifia en s’entortillant sur lui-même restreint par son cadre de vie. Puisque personne n’avait cru bon informer cette enfant que la douleur de son corps morcelé était insupportable et que ce niveau de souffrance pouvait suffire à faire fuir la vie en elle, elle grandit simplement. C’est dans l’ignorance totale qu’elle continua donc à vivre son enfance, jusqu’au matin où elle se leva pour réapprendre à marcher, travailler dans les champs et aider aux tâches de la maison. Elle fit sa vie.


Qu’est-ce que la douleur au juste, est-elle vraiment réelle ? Ou une perception subjective de notre conscience ? Un jour, j’ai fait la rencontre d’un homme qui, en congé de travail prolongé, suite à des douleurs dites sans cause connue, idiopathiques, à la suite d’un accident de travail. Il allait de professionnels en spécialistes, de médecins en « ramancheurs » à la recherche d’un soulagement à sa condition insupportable. Impuissante devant cet homme, ne trouvant rien de plus que tous les autres avant moi, je lui demandai simplement : « Mais à quoi peut-elle bien vous servir cette souffrance ? » Il quitta mon bureau dans un état de frustration palpable, après tout, quelle perte de temps que chercher l’utilité à une souffrance plutôt que de chercher à irradier de ce corps ces douleurs « idiot-pratiques ».


Le Pérou m’enseigna que le niveau de tolérance à la souffrance semblait être influencé par le contexte ou la culture d’un individu. Pensons différemment pour un instant : et si la souffrance nous servait ? À la différence des peuples des montagnes du Pérou, nos vies modernes et exigeantes nous offrent l’option des drogues pour nous soulager, des moyens financiers pour extrapoler notre anxiété et des congés payés représentant, parfois, un exutoire à nos systèmes nerveux saturés. Peut-être que, dans ces cas, la souffrance pourrait être une gracieuseté, offerte gentiment par notre inconscient, offrant un prétexte à nos corps éreintés pour reprendre leur pouvoir sur ces cerveaux histrioniques qui les gouvernent.



Revenons au Pérou, où survivre demeure encore un besoin primaire et où la douleur qui vous oblige à arrêter de travailler n’a peut-être pas la même utilité là-bas qu’ici. On est à la fin de mon voyage, je partais dans les montagnes d’Ausangate pour un périple de quatre journées de marche vers des hauteurs pouvant atteindre 6384 mètres d’altitude. J’attendais mon guide attitré au moment où j’aperçus au loin un homme chevauchant son cheval au galop. À son arrivée, je ne pus m’empêcher de fixer de façon incontrôlable son bras rougeâtre en forme de « Z », mon air ébahi le motiva à m’expliquer l’histoire de cet humérus fraichement fracturé. Le cavalier déboité m’accompagna durant le périple avec des multiples fractures au bras, le sourire au visage, en me motivant un pas à la fois lors des montées en altitude difficiles pour mon petit corps feluette élevé sans contrainte.


Portée par le regard de nos croyances.

Ge DR.

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