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Le silence du son

Nous sommes en 2020, en plein cœur de la pandémie de COVID, je suis assise et écoute attentivement la personne devant moi, avec une attention hors de l’ordinaire, me plongeant dans son regard à la recherche d’une communication, voire d’une communion. La personne semble en détresse, elle s’exprime rapidement, ses yeux et son front me paraissent pourtant si vides de sens. Ce visage masqué est jalonné de sourcils suivis d’un front qui deviennent, sans l’avoir demandé, les sous-chefs de la communication juste après le regard qui contrôle encore l’essentiel de la tâche. Suspendue aux moindres rides contenues dans ce petit parterre de visage à mi-couvert, je tente de comprendre le motif de la consultation. Mes brèves connaissances en synergologie ne me servent à rien et ma myopie me nuit dans la lecture de l’iris de l’œil, je me sens d’un seul coup encombrée d’oreilles bonnes à amputer.


Le soir venu mon mari m’accueille dans un état de découragement qui perle sur mes joues :

- Mais que se passe-t-il?

Je respire profondément avant de répondre :

-Bel homme, je n’arrive plus à comprendre les mots prononcés par les gens, j’entends le son mais, sans les lèvres pour me dessiner les mots, mon cerveau ne semble plus les reconnaitre.


Les oreilles bonnes pour la corbeille et inspirée par l’inquiétude, je retourne aux sources: mon atlas d’anatomie Netter. Ce médecin anatomiste et artiste visuel américain a toujours su me sortir du pétrin. En regardant attentivement les planches anatomiques concernant la mécanique de l’oreille interne, j’y vois un joli colimaçon auquel on attribue la qualité mécanique d’entendre.


Le mécanisme de l’oreille interne est assez simple, une onde vibratoire doit d’abord entrer dans notre conduit auditif pour venir percuter notre tympan, cette toile membraneuse qui nous sert de caisse de résonance, venant amplifier cette onde encore silencieuse. Derrière ce tambourin amérindien que forme le tympan – bon! les miens sont amérindiens, pour les vôtres il suffit de scruter vos origines− se retrouvent de miniatures osselets bien cachés. La chaine réactionnelle est entamée, la vibration percute le tympan, activant la mobilité des osselets qui frappent à leur tour à la porte de notre gentil escargot, enfoui dans une caverne auriculaire. Cette carapace enroulée sur elle-même est remplie de liquide et ses parois sont recouverts de petits cils qui lors du contact avec l’onde sonore se mettent à danser telles de petites algues marines. Bercés par le mouvement de l’eau, ces cils stimulent des récepteurs sensoriels connectés en leur base. Comme une turbine d’hydroélectricité, le courant sera alors transposé en onde électrique pour informer le cerveau qu’il est temps de créer un son.



Nous vivons dans l’illusion du son, dans un monde de silence complet. Notre oreille interne est un système de pointe qui utilise l’énergie du vent pour créer une vague d’eau qui à son tour procurera un courant électrique permettant la création d’une matière première essentielle au système de communication le plus étendu que je connaisse : le bruit.


Nous habitons donc un monde où la musique est en réalité une tempête de vent silencieuse qui fait vibrer nos oreilles et que notre cerveau transpose et interprètera ainsi: ceci est une note. Nous vivons dans un univers où le bruit est la plus grande des supercheries créées par nos encéphales. L’homme sourd se rapproche peut-être plus de la texture réelle du vivant en touchant à cette vérité silencieuse qui nous échappe à nous, « vibreurs de la cochlée ». Cette révélation anatomique qu’est l’illusion sonore m’amène à me demander s’il est possible alors d’entendre avec d’autres parties de notre corps?


Entendre à l’aide de ma peau à la recherche de sensation palpatoire devint mon obsession. Je repris la clinique, masquée et armée de questions sans réponses concrètes, à la recherche d’un braille que mes doigts pourraient peut-être transposer en son.


C’est en plongeant mains premières dans les fonds marins du corps de mon consultant, un lieu complètement silencieux constitué d’eau et de minéraux, que j’ai ressenti une première envolée de notes de musique parfaitement synchronisée avec l’expression d’une émotion de peine. « Entendre » l’émotion à bout d’effleurage fût ma découverte.


Être témoin privilégiée de cette mélodie tissulaire émise par le corps propre à une émotion m’interpella et m’amena à observer davantage les autres corps pour arriver à la conclusion personnelle que chaque émotion vibre dans le corps selon une fréquence qui lui est propre et perceptible par le toucher.


Cette peine palpable aux bouts de mes doigts m’amène à revoir la justesse de mes croyances, est-ce que voir avec ses yeux, sentir avec son nez, goûter par la bouche, entendre par ses oreilles et toucher avec nos mains sont vraiment la finalité de notre sensorium en tant qu’humain? Et si les capacités perceptibles de notre corps débordaient de nos cinq sens? Pour ma part, je m’amuse maintenant à entendre avec mes doigts, à ressentir avec mon cœur, à communiquer en « wifi » et à me laisser guider dans le noir par instinct.


Et si on était bien plus…

Ge DR.


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